PEINTURE SOCIALE : JE EN JEU, NOUS EN ŒUVRE.
Texte complémentaire à l’atelier

Isabelle Capelleman et Michel Simonis

FRATERNITÉ, ÉGALITÉ ET LIBERTÉ

Aux citoyennes et citoyens
qui au coeur de la société civile
veulent être fraternels dans la vie pratique,
égaux dans le droit
et libre dans la pensée.

Entre 1917 et 1922, dans des propositions provoquées par l’observation de l’effroyable gâchis de la première guerre mondiale, Rudolf Steiner, distingue trois sphères principales d’activité dans la société (la vie de l’esprit, le droit, l’économie). Il exprime en particulier l’idée que la fraternité devrait être reconnue comme le principe directeur de la vie économique.

L’homme s’est profondément transformé intérieurement (c’est-à-dire dans ses aptitudes perceptives, par la sensibilité et l’intellect), au fil des millénaires et des civilisations qui se sont succédées. Ces transformations de la personne humaine doivent nécessairement conduire à des évolutions parallèles de l’organisation des sociétés, mais comme ce n’est généralement pas immédiatement le cas, il en résulte conflits et convulsions sociales.

Considérant l’organisation corporelle et spirituelle de l’homme, Steiner propose de distinguer dans la personne humaine trois grands domaines qui constituent autant de "systèmes" relativement autonomes mais évidemment interdépendants. Il s’agit du système neuro-sensoriel, essentiellement localisé dans la tête, du système rythmique qui réside dans les rythmes cardio-respiratoires, système que l’on peut localiser dans le tronc, et enfin du système métabolique qui est celui des échanges vitaux, comprenant les organes de la nutrition et de l’assimilation ainsi que les membres. Ces trois grands systèmes organiques apparaissent en correspondance avec les trois expressions essentielles de la personnalité que sont la pensée, le sentiment et la volonté. On peut observer que la maladie, ou le mal-être, résultent assez souvent d’un déséquilibre entre les trois systèmes par l’empiétement de l’un sur les deux autres. On voit aussi que le recouvrement de la santé passe assez généralement par la remise en ordre de relations entre les "systèmes" de telle sorte que les règles particulières de fonctionnement de chacun soient respectées.

Analogiquement, ill suggère d’observer "l’organisme social" en se demandant s’il ne se compose pas également de grandes fonctions, ou de sphères d’activité, qui sont nécessairement interdépendantes, mais qui néanmoins obéissent chacune à des modalités de fonctionnement spécifiques. Ses observations le conduisent à constater que l’ensemble social est en quelque sorte organiquement formé de trois parties (ou sphères d’activités) que l’on peut caractériser ainsi : la vie économique (sphère de la production et des échanges de biens et de services) ; la vie du droit (sphère de l’action de l’État et de la vie politique) ; enfin la vie de l’esprit (sphère de la culture, de la création intellectuelle et de tout ce qui s’y rapporte). Et c’est à propos de cette distinction entre les trois parties de ce qu’il nomme "l’organisme social" qu’il s’interroge sur les domaines propres d’application des trois termes de la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité. Se fondant sur une lecture approfondie de l’histoire mais surtout sur l’observation des besoins de l’homme contemporain, Steiner observe que la liberté doit nécessairement présider à la vie de l’esprit pour que celle-ci réponde notamment au besoin d’évolution du corps social. Il voit dans l’égalité le principe qui doit naturellement s’imposer dans le domaine du droit et dont l’État a la responsabilité particulière. Il constate enfin la nécessité que la fraternité gouverne la vie économique étant donné la complète interdépendance (ou solidarité de fait) des acteurs dans cette sphère d’activité.

Une réflexion sans préjugés conduit à percevoir que l’application de chacun des termes de la triade républicaine dans un domaine spécifique pourrait en effet conduire à plus d’harmonie dans le corps social. A contrario, la lecture de l’histoire conduit à constater que c’est presque toujours l’empiétement d’une sphère sur les autres, ou l’application d’un principe non adéquat à une partie de la vie sociale, qui est responsable des conflits, voire du chaos. Chaos récurrent qui affecte la société humaine comme le retour des séismes, ce que l’on peut observer, hélas, actuellement.

Ainsi par exemple, la liberté sans frein appliquée au domaine de l’économie a des conséquences insupportables pour le corps social. Mais il en va de même si l’on veut soumettre totalement l’économie à l’État et à un principe d’égalité qui ne correspond pas à ce qui se déroule dans cette sphère de la vie sociale. Au contraire, les pratiques coopératives et associatives, la notion de contrat, les accords interprofessionnels et intercatégoriels, toutes formes d’organisation qui visent à rechercher dans la confiance l’intérêt commun des acteurs (dont les consommateurs font partie), répondent bien aux besoins du corps social dans cette sphère des échanges. Dès lors ce serait en effet un principe de solidarité pratique ou de fraternité objective qui présiderait à l’activité dans cette sphère. Enfin, on peut observer que l’application du principe d’égalité au domaine de l’esprit serait tout aussi dénuée de sens que celui de la liberté au domaine du droit.

Ainsi, l’idée selon laquelle ces trois grands principes fondateurs de la république doivent, pour être réellement féconds, s’appliquer dans leur domaine approprié, apparaît très stimulante pour la réflexion sur l’organisation de la société et les causes des troubles récurrents.

Mais l’économie "objectivement fraternelle" suppose une évolution intérieure des acteurs, pour conduire à une transformation profonde des rapports entre les personnes. Ceci ne s’opère que par l’implication personnelle dans un processus en quelque sorte pédagogique.

L’idée de "trinité sociale" est éclairante dans ce sens que, dans l’homme comme dans la société, il s’agit de percevoir que l’unité est bien composite, mais que les composants pris isolément ne peuvent rendre compte de l’unité. Pour que l’organisme social soit conforme aux exigences de notre époque chaque homme doit pouvoir participer pleinement aux trois sphères.

FRATERNITÉ, ÉGALITÉ ET LIBERTÉ, Actualité de la pensée sociale de Rudolf Steiner,
Henri Nouyrit, éd. Triades, Paris, 2002

Notes :
1. R. Steiner désigne ses propositions pour l’organisation de la société sous le nom de Soziale Dreigliederung, généralement traduit en français par "Tripartition Sociale", expression à laquelle nous préférons, avec Henri Nouyrit, celle de "tri-articulation sociale" car il s’agit plus d’unité et d’articulation harmonieuse que de fractionnement et de partition, à moins d’entendre "partition" dans le sens musical du terme..

2. Il peut être très stimulant de réfléchir à cette triarticulation sociale à propos des organismes sociaux que sont nos établissements scolaires : comment s’y articulent les aspects économiques, culturels et juridiques ?

Joseph Michel, qui pratique "l’art social", distingue trois cercles, et situe l’art social, donc aussi la peinture sociale, dans le cercle intermédiaire :

1. le cercle de la rencontre de l’autre : intériorité, reflet, polarité, parole. Retrouver les différentes facettes de soi à travers les autres.
Deux qualités sont nécessaires - être vrai, l’écoute active.

2. Le cercle de la communauté : expérience en commun du bon, du beau et du vrai. c’est là que prend place l’ART SOCIAL qui crée un pont entre les deux autres cercles.

3. le cercle social : sphère de l’action, de l’éthique, de l’Humanité.

Dans le deuxième cercle, LA VIE CULTURELLE des humains se divise en trois grands domaines :

• LA VOLONTÉ : effort vers le bien. (dimension spirituelle).
Dans cette sphère, le petit enfant (surtout entre 0 et 7 ans) sera surtout sensible à ce qui est bon, au "bien".

• LE SENTIMENT : Édification d’un monde de beauté. (domaine artistique).
Dans cette sphère (plus particulièremenht entre 7 et 14 ans, l’enfant à besoin surtout d’être mis en contact avec le "beau".

• LA PENSÉE : recherche de la vérité. (domaine scientifique).
Dans cette sphère, l’adolescent (surtout entre 14 et 21 ans) recherchera des certitudes concernant la vie et lui-même, il aura besoin de rencontrer le "vrai".

Synthèse
Trois axes ou trois plans (encore trois !)
1. le développement de l’enfant : respecter les forces vitales (pensée, sentiment, volonté)
Niveau individuel
2. construction d’une solidarité dans le travail d’équipe, qui se construit petit à petit, organiquement, comme grandit une plante.
Niveau communautaire
3. tri-articulation sociale : la synergie entre les trois forces, la retrouver dans les trois "partitions" (au sens musical du terme) : la sphère du droit, la sphère de l’esprit, la sphère économique.
Niveau sociétal (où l’on peut aller jusqu’à l’alter-mondialisation) : réflexion sur la triarticulation sociale.

VIE CULTURELLE — LIBERTÉ
L’humain y occupe la place centrale et peut développer librement ses capacités personnelles dans les domaines tels que l’éducation, la recherche scientifique, l’art, la religion, la thérapie.

VIE JURIDIQUE — ÉGALITÉ
La place centrale est réservée aux relations entre humains : chacun y a un droit égal de voir les faits et situations de son point de vue et d’arriver à des conventions où il n’y aura ni perdant ni gagnant.

VIE ECONOMIQUE — FRATERNITE
Où la production, la distribution et la consommation des produits et des biens sont réglées de telle façon qu’elles satisfont aux besoins des autres. A l’époque actuelle, chacun dépend du travail de tous et chacun travaille en fait pour les autres. Le point de départ est donc le besoin des autres et la capacité d’y répondre. Ici naissent et se développent la fraternité et la responsabilité des uns vis-à-vis des autres dans les besoins concrets.