Pour conclure (avec Jean Houston, 1984)
Nouvelles compétences pour un nouveau monde

Nous savons tous que le développement de l’intelligence est une progression du concret vers l’abstrait.

J. Ch. PEARCE [1] définit le terme “concret" par la substance physique de cette terre où nous vivons (ses roches, ses arbres, ses habitants, ses vents, ses objets...) et ses principes (tels que "tomber <-> faire boum" et "feu <-> brûler"), et le terme “abstrait" par le produit de la propre créativité du cérébo-mental (pensées et idées).
Toute pensée naît de ce qui est concret. Les modèles cérébraux RESULTENT DES MOUVEMENTS CORPORELS de réaction aux choses et aux événements.
Respecter cette loi, simple et évidente depuis PIAGET, implique en fait une rupture avec maintes pratiques pédagogiques actuelles visant à faire entrer l’enfant de force (et à un rythme préétabli) dans une pensée abstraite toute faite, extérieure et préexistante à lui.

Entretenir l’intelligence chez l’enfant, c’est d’abord respecter cette progression du concret vers l’abstrait, et cela signifie qu’il faut d’abord former l’intelligence à un échange précis et complet avec la terre telle qu’elle est afin que le cérébro-mental puisse structurer une connaissance de celle-ci. Cette connaissance est d’abord physique, corporelle et sensorielle.
Laisser les enfants manipuler toute une gamme de matériaux et leur offrir l’occasion d’exprimer leurs émotions à travers des expériences artistiques permet que leur corps et leur esprit soient simultanément impliqués dans un processus d’apprentissage global.

Ce n’est qu’à partir de cette forme de connaissance motrices et perceptives que la pensée abstraite peut se développer
(la loi de la pesanteur à la place de "tomber <-> faire boum" ou les lois de la thermo-dynamique à la place de "chaud" et brûler”).
“Lorsque les enfants manipulent toute une gamme de matériaux et expriment leurs idées à travers des expériences artistiques, leurs émotions, leur corps et leur esprit sont impliqués simultanément dans un processus d’apprentissage plus global.” disait Jean Houston en 1980.

Une meilleure utilisation des possibilités motrices et perceptives développe l’aptitude à apprendre de manière plus profonde et plus harmonieuse , favorise l’esprit d’initiative et permet une meilleure confiance en soi au fur et à mesure des réalisations réussies, ce qui améliore à la fois le fonctionnement du cerveau, du corps et du comportement.
Qu’une part importante des aptitudes potentiellement présente chez chaque enfant.soit négligée les prive d’une source de connaissance profonde dont ils auront besoin dans leur vie et des capacités de traiter une grande quantité d’informations est laissée en friche.

De surcroît, les standards éducatifs traditionnels laisse l’angoisse de l’échec prendre une grande place, la peur de rater devient dominante dans l’apprentissage et freine l’envie d’explorer et d’utiliser d’autres niveaux que la logique rationnelle.
Jérôme Brunner [2] observe différentes formes de feedback. Il est impossible d’imaginer , dit-il, même au niveau le plus élémentaire, comme par exemple dans la compensation de posture chez le bébé, qu’une action orientée soit menée sans un ajustement précédant l’action, une sorte de correction préalable, un feedback prospectif en quelque sorte (je dirais aussi “préventif”), du geste par l’intention, ce qui se fait par une évocation de l’effet recherché.
Il serait bon que la pédagogie s’en inspire. “Voir dans sa tête” avant de faire est le b-a-ba de l’élaboration de solides cartes mentales, car le “faire” est alors une vérification de l’image mentale qu’on a construite. Le feedback permet de modifier la carte ou de la confirmer. Et ce qui parait évident dans les exercices physiques et les activités sportives, peut être développé aussi dans toutes les activités d’apprentissage. C’est un auto-feedback, autrement plus efficace que les évaluations externes. Et plus solide intellectuellement, et plus valorisant, donc plus constitutif de l’estime de soi.

Observer attentivement en pensée, son propre comportement, et prendre conscience de ce que l’on sent, est plus utile que la répétition. Il est faux de croire, dit Moshé FELDENKRAIS, qu’à force de la répéter, une exécution défectueuse finisse par devenir parfaite. C’est pourtant là dessus que sont basés beaucoup d’apprentissages scolaires. [3]

Alors qu’on apprend beaucoup plus par l’expérience, par l’empathie, par les émotions, par la joie, par la souffrance, le mouvement, la danse, les sensations, l’activité, et par tout l’échange créatif entre le monde extérieur et le monde intérieur, il serait dommage que le monde scolaire en reste à se focaliser de manière prépondérante à l’intellect et aux processus verbaux et rationnels, continuant à contraindre aujourd’hui encore à de nombreuses heures d’immobilité la plupart des enfants scolarisés dans le monde.
Empêcher les enfants de bouger est une manière de brider le développement de leur intelligence.
Si notre éducation laisse en friche ou à l’état dormant nos aptitudes sensorielles et perceptives, notre imagination, notre affectivité, notre aptitude à percevoir de façon globale les images, les sons, les sensations, on peut estimer que l’enfant est déséduqué.

Nos enfants, comme nous-mêmes, risquons de ne plus savoir pendre en compte les questions de conception, de planification, de configuration, de modélisation, de construction, de recherche de solution aux problèmes de la vie et - surtout - de l’imagination de solutions alternatives.

Par contre, dans les programmes d’études d’inspiration artistique, l’apprenant travaille avec un large éventail de symboles. Ces symboles deviennent naturels et familiers, partie intégrante de son expérience créatrice. Cette familiarité augmente son aptitude à comprendre et plus tard à utiliser les symboles abstraits du langage et des mathématiques.
On peut apprendre à l’enfant à penser en images aussi bien qu’en mots, à penser avec son corps tout entier, à apprendre selon des schémas rythmiques, à utiliser des moyens kinesthésiques dans l’orthographe et dans les maths, bref à acquérir ses bases scolaires à partir d’un large éventail de possibilités sensorielles et cognitive.
L’enfant y puisera aussi une meilleure image de lui-même ainsi qu’une attitude plus sensible et plus éclairée face à sa responsabilité à l’égard d’autrui.
Il acquiert spontanément le respect des autres, dans et pour leur différence. Une confiance réciproque se développe.

Quatre décennies plus tard

Aujourd’hui, l’école est toujours la même mais le monde a bien changé.
Et Jean Houston va un cran plus loin : “Tout l’esprit de l’enfant pourrait bien être la clé de la continuité de notre espèce humaine”, écrit-elle (en 2014) [4]
Quelles nouvelles stratégies devons-nous mettre en place pour permettre aux jeunes d’aujourd’hui de faire face, une fois adultes, à un monde qui recèle tant d’inconnues et où tant de choses peuvent mal tourner ?
Il leur faudra trouver des opportunités pour co-créer un nouveau monde. Pour cela nos systèmes éducatifs doivent leur fournir l’occasion de s’entraîner à affronter l’inconnu et l’inexplicable.

Nous devons découvrir des façons de “cuisiner sur plus de brûleurs” et de démocratiser des compétences qui appartenaient auparavant à quelques-uns., dit Jean Houston. “Ce défi suppose l’éducation de toutes les facettes de l’esprit et du corps et doit inciter à développer des capacités et des sensibilités qui appartenaient traditionnellement aux mystiques, aux sages et aux grands créateurs.”
Cela passe notamment par une éducation multi-sensorielle qui aiguise les sens de l’enfant et développe un réglage fin des cinq sens.
La danse, les sports et l’entraînement physique apporte une expérience agréable d’être, “d’habiter” son corps.
Ainsi dotés d’une vie corporelle fluide et souple, les enfants peuvent ressentir un plus grand plaisir de vivre, la joie d’être humain. Avec une compréhension et une appréciation croissantes de leur propre corps ils prennent également en considération le corps des autres.
L’apprenant acquiert ainsi spontanément une meilleure image de lui-même ainsi qu’une attitude plus sensible et plus éclairée face à sa responsabilité à l’égard d’autrui, le respect des autres, dans et pour leur différence. Une confiance réciproque se développe.

Enfin, une éducation artistique facilite grandement la capacité de voyager dans l’espace intérieur.
“L’art serait une forme de pensée, une pensée profonde, qui perce au delà de la réalité vers les profondeurs des arrières plans du réel.”   [5]
Le théâtre, la mise en scène, la musique et la puissante richesse du langage (la poésie, le chant, le rap, le slam…) enseignent aux apprenants à penser en terme d’imageries intérieures. Ils découvrent ainsi un des principaux secrets de l’être humain, à savoir que nous contenons en nous beaucoup de cultures et de nombreux mondes.

“Avec une palette sensorielle colorée et étendue, peut s’épanouir la capacité à reconnaître les modèles qui relient les formes de vie et de pensée les unes aux autres.” [6]

Il peut être paradoxal de penser que plus on approfondit la découverte des "espaces intérieurs", les siens et ceux de la réalité extérieure, plus on entre en contact avec les autres modes de pensée, les autres conceptions du monde, les autres cultures, et même les autres espèces.

On voit qu’on s’approche ainsi de ce que nous pourrions considérer comme les fondements d’une éducation nécessaire pour affronter les défis du futur.

[1] HOUSTON Jean, http://www.kosmosjournal.org/article/transformational-education/
[2] BAROU Jean-Pierre et CROSSMAN Sylvie, La Santé indigène, octobre 2005