JEROME BRUNNER. Petit détour par une remarque à propos de feed-back

"Le jeu et la démonstration par l’exemple jouent un rôle dans l’organisation des constituants qui permet la réalisation de la tâche".
(Jérôme BRUNNER, in L’organisation des premiers savoirs faire (première publication 1973). in Savoir faire, savoir dire. PUF, p.87

Brunner signale que l’information en retour (feedback) est moins simple qu’on ne le pense souvent et présente au moins trois formes :
- 1. le feedback interne qui signale, dans le système nerveux, une intentionnalité d’action. C’est un feedback prospectif, en quelque sorte, qui apparait sous forme d’évocations, de représentations mentales sensori-motrices avant l’action manifeste (vision)
- 2. le feedback proprement dit provenant du système nerveux effecteur en cours d’action. (kinesthésique surtout)
- 3. la connaissance des résultats, qui n’est possible qu’après que l’action soit terminée.

Même au niveau le plus élémentaire, comme par exemple dans la compensation de posture chez le bébé, il est impossible d’imaginer l’action orientée sans un ajustement précédant l’action, une sorte de correction préalable du geste par l’intention, par une évocation de l’effet recherché. C’est ce que Gregory Bateson décrit dans le mécanisme de la "calibration" (tir au pistolet) dans La nature et la pensée [1] (par opposition au tir au fusil qui offre la possibilité d’un « ajustement » préalable).

Tout ceci a des conséquences importantes pour la pédagogie

S’il y a trois formes de feedback, il peut être utile de diversifier davantage le travail d’auto-évaluation : pas seulement en fonction du résultat final, mais aussi en cours de route, selon ce que nous apprend la façon même dont on met en place et dont on assemble les tâches en vue du résultat. Un bon exemple est celui du sauteur en longueur qui sait déjà pendant qu’il prend son élan, s’il va mordre sur la planche et même si son saut sera bon ou mauvais. Le joueur de basket qui tire un coup franc sait, avant l’arrivée du ballon dans le panier, s’il a réussi ou non, d’après l’agencement de ses gestes, postures, force déployée, tension musculaire, etc. L’exercice qui consiste à fermer les yeux au moment de lancer le ballon dans le panier, après avoir pris le temps de bien viser, amène parait-il un taux de réussite surprenant. (Cf. l’art du tir à l’arc)

On peut ajouter une prise en considération de la construction prospective que l’enfant fait de l’action à mener : quelle image s’en fait-il ? quelle représentation du résultat ? comment sent-il que les choses vont se dérouler ? (évocation visuelle, auditive, kinesthésique, dialogue intérieur). En construisant un modèle en Lego, il peut se dire "si je mets ce bloc juste après celui-là, je vais avoir des difficultés à mettre ensuite celui-là. Donc il faut que je mette d’abord ceci et ensuite cela ... "
Dès qu’un ensemble d’assemblages est devenu routinier, il y a des séquences de mots ou de phrases toutes faites déjà toutes prêtes dans sa tête, inscrites dans sa structure cérébrale, et il peut consacrer son attention à des objectifs plus complexes, nécessitant des assemblages ou des agencements d’assemblages plus compliqués. (Des « routines », comme dans un programme informatique, qui deviennent des « cerveaux-mécanismes » comme dit Jean Lerminiaux).

On peut imaginer des processus similaires pour l’enfant qui produit des textes. Dès qu’un ensemble de mots s’agence sans qu’il doive y faire trop attention, il va pouvoir se consacrer à assembler des morceaux de phrases de plus en plus élaborés, et faire mieux coller ce qu’il écrit avec ce qu’il veut dire.

Le résultat final lui apporte les informations les plus fortes. La satisfaction du résultat sera d’ailleurs importante pour lui. Mais les informations qu’il a perçues tout au long du processus d’écriture seront tout aussi importantes pour ses progrès futurs. La satisfaction de l’écriture en train de se faire peut-être encore plus grande que celle du produit fini, comme cela se passe en général pour le bricolage, la peinture, la construction d’une maquette ...

Respecter ce plaisir de l’oeuvre en train de se faire, ce plaisir de la recherche tâtonnante, ce jeu du feedback présent à chaque instant du travail qui s’élabore, c’est peut-être un des plus beau cadeau que peut faire l’enseignant à l’élève.

Jérôme BRUNNER, 
L’organisation des premiers savoirs faire (première publication 1973). in Savoir faire, savoir dire. PUF, p.87