Jean LERMINIAUX. Comment les phénomènes mentaux dépendent d’interactions entre le corps et le cerveau.

Ces interactions se développent comme des prolongements d’activités corporelles et leur restent liées organiquement. C’est ainsi qu’un problème peut être traité mentalement, ce qui permet d’ajuster l’action sans nécessairement devoir la faire.

Comment ?

Extraits d’un document non publié du Dr Jean Lerminiaux, Pédo-psychiatre.

1. Il est possible de simuler mentalement (d’imaginer) une action : chacun peut s’imaginer en train de courir et ressentir les impressions d’effort correspondantes. L’expérience montre qu’on retrouve dans ces représentations mentales d’action les mêmes régularités que dans l’action elle même en train d’être exécutée.
Sans être exécutée, une action peut être maintenue au stade du projet ou de l’intention. Elle peut être mentalement simulée (sous forme d’une image motrice), elle peut faire l’objet d’une description verbale. Les zones cérébrales activées lors de ces différents états se superposent en partie aux zones qui s’activent lors de l’exécution proprement dite.
L’aire motrice primaire qui commande la contraction des muscles par l’intermédiaire du relais spinal, est activée au cours des états où l’action est seulement simulée mentalement, sous forme d’image motrice. Ce fait tend à montrer que différents états d’une action, qu’elle soit exécutée ou seulement imaginée, partagent une même répartition fonctionnelle de l’activité nerveuse. On pourrait donc dire "qu’une représentation d’action est une action", à ceci près qu’elle n’est pas exécutée. Autrement dit, penser à une action, c’est se préparer à l’exécuter.

Partons d’un exemple.
Un sujet doit accomplir un déplacement en marchant, puis il doit rester sur place et seulement imaginer le mouvement. Si on lui demande de faire le même trajet en imaginant qu’il a les épaules chargées d’un poids, la durée du trajet mental est modifiée. De plus, comme si l’effort était vraiment plus grand, cette charge virtuelle entraîne des modifications de la fréquence cardiaque et de plusieurs autres indices végétatifs. Tout ceci est mesuré avec grande précision par différents capteurs. L’imagination de l’effort mesuré par les capteurs a les mêmes conséquences que sa réalisation.

La simulation mentale une action ne nécessite donc plus sa réalisation entière. Simuler diverses réponses motrices permet de faire le choix de celle qui obtient le meilleur résultat. Ainsi le traitement mental d’un problème en lieu et place de l’action permet bien d’épargner cette action pour la rendre plus performante.

Dans cette perspective, les états mentaux sont des états cérébraux. Et l’on peut envisager leurs effets sur les autres parties du cerveau, sur les muscles, les organes végétatifs, etc.


La fonction principale du système cognitif est d’élaborer des représentations. Ces représentations sont des objets mentaux et à ce titre possèdent deux types de propriétés : d’une part des propriétés physiques comme n’importe quel autre objet, d’autre part des propriétés sémantiques.
Prenons comme exemple de représentation une carte de géographie (un objet non mental celui-là) et examinons ses propriétés. Une carte est d’abord un objet en papier qui a des propriétés physiques ; c’est également la représentation d’un territoire. Ce fait d’être une représentation est une propriété non pas physique, mais sémantique de cet objet, qui est porteur d’un sens précis pour qui pourra s’en servir. Bien que non physique, cette propriété sémantique appartient en propre à la carte.

Le même raisonnement vaut pour un objet mental, une intention, par exemple. Une intention possède à la fois des propriétés physiques (l’activation d’un ensemble de circuits nerveux dans le cerveau) et des propriétés sémantiques, le contenu de cette intention (le but à atteindre).

Représenter c’est rendre présent. En regardant la carte, je me représente le territoire, la ville, les routes, leurs directions. Je transpose une réalité extérieure en réalité intérieure. Autrement dit, la représentation, c’est donc avant tout le remplacement de la réalité extérieure par un tenant lieu, son transposé, une "évocation".

Illustrons ceci à deux niveaux : la perception et l’évocation.

1) la perception :

La perception rend présente la réalité extérieure dont elle est le transposé immédiat. Elle va permettre à l’organisme la simulation interne de l’action. Elle est anticipation des conséquences de l’action recherchées concernant l’état des organes périphériques. Elle est ainsi jugement et prise de décision. (Berthoz, p.15)

La perception de l’environnement ne se résume donc pas à la réception par le cerveau d’un stimulus donné. L’organisme se modifie activement de telle sorte que l’interaction puisse prendre place dans les meilleures conditions possibles. Le corps proprement dit n’est pas passif. Il réagit en fonction de l’interaction envisagée avec un objet, une personne ou une situation.

En cours d’évolution, les actions et l’exploration ont pris place avant l’apparition de la faculté de perception.. Celle ci est apparue pour perfectionner l’action.

• Elle s’appuie sur cette action,
• Utilise cette action pour la développer,
• Elle ne s’en sépare de cette action en aucune manière car elle en fait intégralement partie. (théorie motrice de la perception)

Reprenons un exemple emprunté à Janet par Alain Berthoz.

Quand nous percevons un objet, un fauteuil par exemple, nous croyons ne pas faire d’action à ce moment, car nous restons debout, immobiles en percevant le fauteuil. Il y a là une illusion. En réalité, nous avons déjà en nous l’acte caractéristique du fauteuil, ce que nous avons appelé un schème perceptif : ici l’acte de nous asseoir d’une manière particulière dans ce fauteuil. Merleau-Ponty disait merveilleusement : “La vision est palpation par le regard." (Berthoz, p. 17)

Nous pouvons aussi ressentir dans notre corps la forme du fauteuil. Nous anticipons la position assise en fonction de cette forme, comme de sa hauteur, de sa dureté. Nous pouvons être très surpris voire déséquilibré en nous asseyant si la souplesse ou la profondeur ne correspondent pas à l’image corporelle que nous nous étions construite.
Dans tous les actes perceptifs, le point de départ est déterminé par un objet complexe : la proie alimentaire ou le terrier, pour l’animal, ou dans l’exemple ci dessus : le fauteuil. Il y a adaptation à des objets et non simplement à des stimulations superficielles.

L’acte qui est déclenché par cette stimulation initiale ne s’adapte pas seulement à cette seule stimulation. Il s’adapte aussi à toutes celles que l’objet provoquera successivement. Il s’adapte donc aussi à des situations qui n’existent pas encore et qui surviendront plus tard dans l’action elle-même. (Janet P. : Les débuts de l’intelligence – Flammarion, Paris 1935, cité par Berthoz, p. 17) Cette adaptation à un ensemble de situations futures et simplement possibles caractérise les conduites perceptives. Elles sont des actions, au service d’une action plus performante.

2) L’image mentale

L’image mentale est le rappel mental d’une perception préalablement mise en mémoire. L’image rend ainsi présente (représente) cette perception passée dont elle est le transposé dans le présent.
Précisons.
Plus encore que la perception, l’image mentale va permettre à l’organisme de simuler l’action en interne. Elle va permettre la manipulation d’un transposé d’objet en lieu et place de celui-ci. Elle va permettre ainsi d’anticiper les conséquences de l’action envisagée sur l’état des organes périphériques. Elle permet ainsi d’épargner l’action pour la rendre plus performante. Elle est ainsi jugement et prise de décision.

Nous pouvons concevoir le cerveau comme un simulateur biologique. Il prévoit l’action en puisant dans la mémoire. Il fait des hypothèses et les vérifie au niveau du corps.
Le cerveau a besoin de créer. C’est un simulateur inventif qui fait des prédictions sur les événements à venir.
C’est un "émulateur" de la réalité. (Berthoz, p.l2)