(En brun : passages soulignés par Brigitte dans les présentations d’une exposition à Liège)
6.
Que révèle cet art ? Est-il compréhensible ? Ou trouve-t-il son origine ?
Le spectateur d’aujourd’hui - mais aussi pratiquement chaque homme des régions d’où provient cet art - se sent perdu devant ces représentations et s’exprime par la négative : ces tissages sont dépourvus d’ordre. confus. grossiers et asymétriques.
Nous ne disposons visiblement pas des concepts nécessaires nous permettant d’apprécier cet art. Cette même impuissance survient lorsque l’on regarde de la dentelle. d’autres textiles ou des assemblages réalisés par des femmes dans le passé. Leur travail n’était pas considéré comme de l’art. parce qu’il n’entrait pas dans l’esthétique prédominante.
Durant des siècles. les positions officielles sur l’art ont été développées par les hommes. Leur conviction émanait de leur propre art et s y rattachait. mais était présentée comme universelle. Il est temps de réduire cette prétention à ses justes proportions et - à l’échelle mondiale - de rechercher d’autres principes d’esthétique et de signifiance qui appartiennent à ‘l’autre côté” et sont issus des conceptions féminines de l’expérience de la vie.
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La société occidentale est obsédée par l’innovation et n’agit que sur le court terme. La culture traditionnelle rurale procède autrement. La civilisation berbère est restée très traditionnelle jusqu’au 20e siècle. Il en va de même pour son art. Le ’style berbère remonte très loin dans l’histoire. Les tissages qui ont plus de quelques siècles, n’ont probablement pas été conservés.
Mais le style du tissage se retrouve aussi dans la poterie (réalisée par des femmes). Les
fouilles archéologiques montrent que ce style remonte jusqu’au néolithique (à partir de 6000 ans avant notre ère).
Le style berbère* est le seul qui. dans le bassin méditerranéen, peut se targuer d’être âgé de plusieurs millénaires. C’est un ’style féminin’ qui. sous plusieurs variantes. s’est largement répandu dans l’art textile. la poterie peinte et le tatouage.
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« Les patrons : un ordre construit avec une certaine cohérence. dans lequel sont enchevêtrés la base et ses dérivés. C’est par la direction et la couleur qu’ils reçoivent leur forme et deviennent reconnaissables. Un processus extrêmement intellectuel : abstraction combinaison même ». (H.G. Evers)
Le processus intellectuel du tissage est double : le savoir mathématique et l’abstraction sont indispensables pour tisser. La tisseuse s’installe derrière le tissage en cours de réalisation. Elle ne voit d’ailleurs parfois. dans certains tissages, qu’une pelote de fils. Seule une personne dotée d’une mémoire infaillible peut exécuter ces motifs. La mémoire est secondée par la déclamation de ”poèmes récitatifs”. qui expliquent la manière de procéder.
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C’était la femme âgée (lumghart), la grand-mère, qui transmettait comme une trésorière la culture féminine aux générations plus jeunes : contes et récits, techniques (tissage, poterie, cuisine. tatouage ...). magie, médecine et obstétrique. Il ne serait cependant pas juste de réduire cette culture à des informations orales et techniques. La force de survie de cette culture a résidé, durant des millénaires, dans son caractère global et signifiant. L’acte le plus humble avait une signification profonde et donnait un sens au travail quotidien : aucune manipulation sans signification. aucune signifiance en dehors de la pratique. Entre les différents pans de la réalité. on"retrouvait des correspondances. L’analogie crée une impression de cohérence. Tisser. c’est comme’ cultiver la terre (labourer/semer/récolter) et se marier (rapport sexuel/grossesse/accouchement). Tendre les fils de chaine sur un métier à lisser. c’est comme labourer. Ces fils sont comme la pluie qui tombe et qui féconde. comme un lien entre le bas (la terre) et le haut (le ciel). Tisser, c’est comme une chasse des âmes* dans chaque croisement de la chaîne et de la trame : telle est l’inspiration de l’artiste. Comme dans ce tapis. qui ne représente pas une ruche mais qui est comme une ruche* : dans les cavités obscures et douces des alvéoles. une nouvelle vie se crée. Pour les tisseuses. la vie était un processus de création à plusieurs dimensions.
10.
L’image du fil de la vie est connue depuis des millénaires. Les Parques étaient représentées. comme de vieilles fileuses.
Dès le néolithique. le tissage est l’art de la Déesse de la vie et de la mort. de la force créatrice qui se manifeste sous d’innombrables formes.
(...)
Tisser est créer. créer est tisser. Le psaume hébreu n°139 chante encore : ”Oui. tu m’as tissé dans le sein de ma mère... J’ai été brodé dans le secret.”
19.
Ce tissage provenant des plaines de Marrakech est un exemple éloquent d’arte povera. Les fils de chaine sont en laine fine. filée à la main : les nœuds sont limités en nombre. afin d’épargner de la laine. Les colorants employés sont des produits chimiques bon marché et de mauvaise qualité. Esthétiquement, toutefois. ce textile s’impose par sa composition à la fois imprévisible et rigoureusement maîtrisée. Même les conventions tacites du style spontané de l’art berbère sont transcendées. La grille dans la partie supérieure est le motif dit tirgivin dont le nom est dérivé de raqa qui signifie ”grimper pas à pas” mais également : ”envoûter quelqu’un" et ”préserver quelqu’un de l’envoûtement". Le cinquième radical de raqa signifie ”progresser." Une raquiya est une femme possédant des pouvoirs magiques. Une grille de rectangles analogue constitue sous le même nom un motif de tatouage appliqué sur le mollet ou l’avant-bras et qui protège des influences magiques externes. Les tirgiwin s’insèrent ici dans un autre contexte. Le textile dit le dialogue de la perturbation et de la montée graduelle.
La tisseuse pensait-elle à son art, ou simplement à sa propre vie ?
20.
La liberté et l’audace de cet art semblent. à nos yeux du moins. être en totale contradiction avec la soumission des femmes dans la culture maghrébine. Cet art témoigne d’une possibilité que l’Occident attribue volontiers à l’artiste individualiste de la Modernité : visualiser une expérience du Moi profond à travers un regard intérieur. L’art berbère est pourtant issu d’une culture archaïque. précédant de loin la réflexion ’moderne sur l’individu. Cet art jette un pont vers un passé. qui est pleinement composé pour le spectateur contemporain. Cet art tend néanmoins vers l’avenir : vers une renaissance possible d’une signifiance féminine qui défie les prétentions de la culture patriarcale.