Henri Wallon - L’enfant turbulent

“J’ai travaillé jadis à Bicêtre dans le service du Pr Nageotte : il y avait là des enfants de toutes sortes et certains, notamment, qui avaient été internés pour leur éviter des mesures plus sévères et qui étaient plutôt de petits chenapans que des aliénés. L’un d’eux, malingre, lymphatique, semblait mener une existence lamentable. Il avait mauvaise réputation. C’était un habitué des “fortifs” où il n’avait de goût que pour les souteneurs, auxquels il aimait rendre des services plus ou moins innocents. Avec ses camarades d’asile, sitôt qu’il semblait reprendre un peu de vie, un surveillant s’approchait méfiant et, de peur qu’il n’organise un mauvais coup, le mettait au piquet. J’appris un jour, par hasard, que sa grande spécialité, sa gloire, c’était de marcher sur les mains. Entrant un jour dans sa classe, je l’avise et lui dis : “Il paraît que tu marches très bien sur les mains, montre-moi cela”. L’air d’abord interdit, comme s’il me soupçonnait de chercher à le punir, quand il eut fini de faire le tour de la classe sur les mains, à la grande approbation de tous, sa mine semblait partagée entre la timidité, le triomphe et la reconnaissance. Marcher sur les mains, ce n’est pas très méchant, Mais pouvait-il discerner si c’est plus ou moins mal que de voler puisqu’il sentait peser également sur l’un et sur l’autre l’interdiction et la répression ? Obligé constamment à un effort d’inhibition globale, ayant perdu tout droit de se manifester, réprouvé total, quelle issue s’offrait à lui ? Une angoisse sans remède, une torpeur avilissante, la dissimulation, la méchanceté ? Rien de mieux, malheureusement, ne peut sortir du régime de pure coercition que nous continuons trop souvent d’appliquer aux enfants dévoyés.”
Henri WALLON,
L’Enfant turbulent, 1925.
p. 59
VERS L’ EDUCATION NOUVELLE

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HOMMAGE A HENRI WALLON
Numéro hors série
(non daté. 1963 ?)