Edward DE BONO, La boîte à outil de la créativité

Extraits de Edward de Bono

Le manque d’intérêt pour la pensée créative est patent dans notre système éducatif, convaincu que l’information, l’analyse et le débat suffisent. (p. 110)

En dépit de timides efforts pour développer l’aptitude à penser, les responsables de l’éducation se préoccupent peu de promouvoir l’enseignement de la pensée créative. Selon eux, la créativité relève du domaine de l’art ; c’est une question de talent et rien d’autre. Cette vision surannée est digne du Moyen Âge. (p. 15)
Notre désintérêt pour la créativité s’explique par plusieurs raisons.
La première, qui est aussi la plus redoutable, repose sur le fait que l’idée créative doit s’avérer logique en tout état de cause. Quand une idée ne répond pas au critère de la logique, nous mésestimons sa valeur, voire la considérons comme une idée “folle”. Lorsqu’une idée créative valable paraît logique a posteriori, il est naturel de supposer et de soutenir qu’elle est uniquement le fruit d’un raisonnement logique et que la créativité n’apporte rien. Telle est la raison pour laquelle, culturellement, nous accordons peu de prix à la créativité. A mon sens, plus de 95% des universitaires du monde entier s’en tiennent encore à cette démarche. Or je suis navré de le dire : elle est totalement erronée.
(…)
La plupart des gens refusent ou sont incapables de changer de paradigme et doivent par conséquent se raccrocher en permanence a la seule logique.
Et puis il y a ceux qui admettent l’importance et la réalité de la créativité, mais sont convaincus qu’elle ne s’acquiert pas. Ils la considèrent comme une sorte de talent quasi miraculeux que possèdent certains et dont les autres sont dépourvus. On note une confusion flagrante entre la créativité artistique (qui d’ailleurs n’est pas toujours créative) et la capacité à changer de concepts et de perceptions. (16)

Dans la mesure où l’inhibition - la peur de se tromper et de commettre des fautes - entrave la prise de risque dont s’accompagne la créativité, on suppose qu’il suffit de se débarrasser de ses inhibitions pour devenir créatif. Cette vision des choses est surtout présente en Amérique du Nord et a freiné le développement des techniques relatives à la pensée créative structurée. On cherche à décomplexer l’individu pour libérer sa créativité naturelle. Mais cela permet juste d’obtenir un niveau médiocre en la matière. Le cerveau n’est pas conçu pour être créatif ; l’affranchir des inhibitions ne sert à rien. Nul ne se transforme automatiquement en as du volant lorsqu’il desserre le frein à main de sa voiture. Je reviendrai ultérieurement sur ce point. (17)

Indissociable du brainstorming se profile l’idée que la pensée créative délibérée ne peut s’exonérer, pour être efficace, d’un brin de folie ou d’excentricité. Cette interprétation, diffusée par ceux qui comprennent mal le caractère spécifique de la provocation, s’avère complètement fausse au regard de la vraie nature de la créativité. La provocation marque une rupture par rapport à l’expérience que nous avons traditionnellement acquise. Dans la mesure où elle sort du domaine du connu, l’amalgame avec l’excentricité et la folie devient inévitable. (p. 18)

Je parle délibérément d’ « outils » pour la créativité, afin de prendre de la distance par rapport à cette idée de « folie » accolée au concept de créativité. J’y décris longuement des méthodes sérieuses et ciblées, applicables par tous, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes. Elles prennent directement et logiquement appui sur le mécanisme de la perception chez l’homme en tant que système auto-organisé capable d’élaborer ses propres schémas. Ne voyez dans tout ceci aucune mystification. Ce fut précisément pour échapper à cette vision de la créativité vague et teintée d’irrationnel, que j’ai forgé le concept de « pensée latérale » voici plus de vingt-cinq ans. La pensée vise d’abord à modifier les concepts et les perceptions.

D’autres demeurent convaincus que des méthodes systématiques et délibérées ne peuvent générer de la créativité, parce que des structures limitent leur liberté. Quelle absurdité ! Il existe certes des structures restrictives telles que les lignes de chemin de fer et les pièces fermées à double tour. Mais on rencontre également des structures libératrices. Une échelle, par exemple, représente une structure libératrice en ce sens qu’elle permet d’atteindre des lieux auxquels on ne pourrait accéder sans ce moyen. En outre, chacun reste libre de décider de l’endroit où il souhaite la placer. (p. 19)


LA LOGIQUE DE L’EAU

Dans le livre J’ai raison, vous avez tort 2, De Bono introduits le concept de la “logique de l’eau" et l’oppose à la traditionnelle “logique du rocher”. La logique de l’eau est celle de la perception, la logique du rocher celle du traitement.
Le rocher a une forme définitive et fixe. L’eau s’adapte au contenant, au récipient ou aux circonstances. La perception dépend du contenu, de l’expérience, des émotions, du point de vue, du contexte ...
Si vous ajoutez un rocher à un autre rocher, vous obtenez deux rochers. Si vous ajoutez de l’eau à de l’eau, vous obtenez toujours de l’eau, La perception se construit par strates successives. Les strates ne restent pas distinctes mais s’amalgament pour donner une perception globale.
Le rocher est statique ; l’eau est fluide et coule. La logique du rocher concerne “ce qui est”. La logique de l’eau et de la perception s’adresse à “ce qui pourrait être”.
Le bord du rocher est coupant, celui de l’eau est fluide, évoquant ainsi “la logique floue” de la perception.
La perception cherche à donner du sens à ce qui existe. Elle est aussi en quête d’un état stable (voir le réseau neuronal du cerveau). L’eau coule pour parvenir à un état de stabilité. Le rocher, lui, est immobile.

Si nous examinons de près la logique de la perception, nous constatons qu’elle diffère notablement de la logique classique du rocher. Mais nous évitons de voir cette différence parce que l’incertitude liée à la perception nous déstabilise.
Et puis nous partons du principe que l’essence de la perception peut être appréhendée par les mots de notre langue, ce qui nous emprisonne parce que les mots, dit DeBono ne sont rien d’autre que le produit de l’histoire : “En un sens, les mots sont les répertoires de l’ignorance parce qu’ils gèlent les perceptions à un moment donné de l’histoire et font perdurer cet état, de sorte que nous continuons à nous référer à des perceptions figées, au lieu de progresser.”
Pour être créatif, il est important de prendre conscience de la fluidité de la perception et de la possibilité de perceptions multiples, toutes aussi valables les unes que les autres. C’est une condition essentielle de la pensée créative. Nous devons replacer “est” par “peut être”. À la fin du processus de pensée créative, cependant, il nous faut revenir à la logique du rocher pour présenter des idées valides, incontestables et légitimes. Mais nous ne pouvons accéder à ces idées si nous ne nous laissons pas guider par la fluidité de la logique de l’ eau et par la “pensée latérale”. (p. 103 - 104)

La boîte à outils de la créativité, Edward de Bono, Ed. d’Organisation, 2004